A Marseille, la CGT organise les chômeurs

Collectif n°22 mars 1994
vendredi 14 novembre 2014
par  René
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L’Union Départementale CGT des Bouches-du-Rhône effectue un important travail en direction des chômeurs. Son secrétaire, Charles Hoareau, a bien voulu en parler avec Collectif.

Collectif  : Pourquoi et quand avez-vous décidé de transformer l’activité des Unions Locales pour en faire un instrument d’organisation des chômeurs et des précaires ?

Charles Hoareau : Je crois qu’on n’a pas décidé de transformer l’activité des UL mais depuis des années la CGT essaie d’organiser la lutte des chômeurs (le Collectif national chômeurs remonte à une quinzaine d’années). Dans les Bouches-du-Rhône, depuis ces années, il y a toujours eu peu ou prou des comités chômeurs qui croissaient, disparaissaient, renaissaient, etc..
Ce qui a donné une impulsion nouvelle, une accélération nouvelle, une dimension sans précédent, de cette activité, c’est le conflit de La Ciotat. C’est dans ce conflit, en 1990, qu’instruits par les tentatives infructueuses du passé, nous avons créé un comité chômeurs qui n’a cessé de se développer depuis. Par la suite, à partir de 1993, des comités chômeurs se sont créés dans l’ensemble des UL du département. La Ciotat nous a beau¬coup appris et a fait prendre conscience à la CGT des Bouches-du-Rhône qu’il était possible d’organiser en grand, de partout, les chômeurs. C’est le sens de la décision du dernier congrès de l’UD (mai 1993) d’élire au bureau un camarade responsable des chômeurs. Cela correspond à une nouvelle impulsion nationale donnée à cette activité dans la même période, c’est cette nouvelle impulsion qui en conséquence transforme l’activité des UL.

Quels résultats sont perceptibles, après quelques mois, et quelles évolutions cette activité implique-t-elle pour l’ensemble des syndicats et des instances interprofessionnelles ?

CH. : On a coutume de dire que notre plus grande victoire, c’est la dignité, le droit de se faire entendre. Nous avons conquis à force d’occupations, de manifs, de luttes incessantes, de nouveaux droits pour les chômeurs d’abord à La Ciotat, et maintenant sur le département : arrêt des saisies et expulsions : déblocage des fonds sociaux Assedic ; droit au logement, à la santé, à l’éducation. Toutes ces conquêtes restent fragiles et limitées, le mouvement des chômeurs doit s’étendre, mais elles sont porteuses d’espoir.
L’évolution qu’on perçoit, c’est une adhésion massive des chômeurs en quelques mois : 5000 membres dont 1000 syndiqués dans les Bouches-du-Rhône. En même temps, la plus grosse difficulté à surmonter, c’est la durabilité d’une organisation avec des gens qui arrivent et partent sans cesse. Cela pose la question de la formation durable de cadres syndicaux pour impulser et coordonner l’action, capitaliser l’expérience... Cela suppose aussi d’ouvrir en grand nos UL, mais pas seulement, car nos locaux ne peu-vent suffire. Cela suppose une bataille de toute la CGT pour la question des moyens (centres sociaux pour les réunions de quartiers, finances pour la propagande, etc.). Cela suppose aussi des luttes communes pour l’emploi, et l’exemple des bureaux d’embauché est intéressant de ce point de vue. Il faut aborder ensemble et d’une autre manière la question de la précarité, de la sous-traitance... Je crois qu’aujourd’hui il n’est pas exagéré de dire que dans la CGT nous sommes tous d’accord pour dire que l’organisation des chômeurs bouleverse l’activité syndicale, et c’est un bien.

Y-a-t-il une transformation possible du mode de présence syndical dans les Assedic ? Et dans la gestion de la Sécurité sociale ?

CH. : Ce qui caractérise les chômeurs, c’est l’urgence. Quand on dort dans une voiture, on ne peut se satis¬faire d’une pétition sur le logement ! Cela implique donc d’autres formes d’action et de représentation syndicale. A La Ciotat, l’existence d’un comité chômeurs a abouti à ce que le commissaire Assedic du secteur soit un chômeur membre du comité. Il est souhaitable que ce soit partout pareil. Ceux qui siègent dans des instances ne doi¬vent pas être seulement des représentants de l’organisation syndicale dans l’institution, mais des militants prenant en compte les salariés (privés d’emploi ou non) usagers de celle-ci. En tout état de cause, l’activité de ces représentants, quelle que soit l’institution, dépendra du rapport de force que l’organisation aura su instaurer. Il ne s’agit pas d’accepter une division entre salariés en activité et salariés privés d’emploi, mais d’impulser l’action convergente de tous répondant aux besoins de tous. Les chômeurs ne sont pas les seuls usagers de la Sécu et les administrateurs doivent prendre en compte les besoins de tous, y compris
les besoins urgents des chômeurs. Dans les Bouches-du-Rhône. prochainement, une réunion de travail de tous les administrateurs Sécu, commissaires Assedic, administrateurs HLM, etc. doit avoir lieu avec le comité chômeurs sous l’égide de l’UD pour coordonner notre réflexion et notre action et intégrer les données nouvelles massives que posent les chômeurs.
Mais ce qui compte en premier, c’est le rapport de forces de la rue, car il faut bien mesurer que, dans toutes ces structures paritaires, il arrive sou¬vent que l’élu CGT se retrouve seul contre tous, et seule l’action peut aider à inverser une décision néfaste pour les chômeurs.

Que pensez-vous du projet d’allo¬cation parentale pour favoriser la natalité, la famille, et le retour des femmes au foyer (au moins à mi-temps) ?

CH. : Il aurait mieux valu poser cette question à une militante du comité chômeurs ! Nous sommes pour le droit au travail pour tous et toutes pour le droit à la possibilité de choix. Je ne vois pas pourquoi ce devrait être les femmes qui restent au foyer. Il ne faudrait pas non plus que l’allocation parentale soit une manière de contourner les vraies questions que pose la dégradation de l’emploi dans notre pays : relance de la production en réponse aux besoins des gens, diminution massive du temps de travail sans réduction de salaire, nouvel équilibre Nord-Sud, etc., voilà les vraies solutions.

Selon vous, le syndicalisme peut-il trouver, ou retrouver, sa place en fédérant divers mouvements sociaux autour des revendications des laissés pour compte (logements, transports, etc.) et des exigences liées au droit à l’emploi (temps et conditions de travail, embauches, salaires, droit à la qualification, équipements et services publics...) ?
Quelle place accordez-vous, dans votre activité, à un renouveau de l’unité d’action intersyndicale ?

CH. : Le syndicalisme est affaibli du fait des coups du capitalisme, et de ses divisions. Nous avons à faire preuve d’efficacité, d’unité et de prise en compte des besoins des gens, de tous les besoins, sans tri préalable. L’entrée en force des chômeurs dans la CGT des Bouches-du-Rhône pose de façon nouvelle notre action sur le logement, la Sécu, etc. Sur cette question, qui est prioritaire pour la majorité des Français, on n’y arrivera pas tout seuls. Il faut l’unité de tous, non seule-ment l’unité syndicale, mais aussi avec tout le mouvement associatif du pays. Cela a été un souci constant pour nous, depuis que le comité existe. Nous avons toujours répondu présent aux appels ou initiatives unitaires venant d’autres associations ou syndicats, et nous continuerons à le faire. C’est aussi le sens de nos adresses à l’ensemble de tissu associatif au plan local, départemental et national pour faire du 12 mars une immense journée nationale pour le droit au travail, pour le droit à la vie.

Propos recueillis par P. Cours-Salies

COLLECTIF n°22 mars 1994


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A Marseille, la CGT organise les chômeurs
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