La LDH dans l’action contre le chômage

Collectif n° 20 Novembre 1993
vendredi 14 novembre 2014
par  René
popularité : 92%

article de Madeleine Rebérioux, Présidente de la LDH, dans revue Collectif n° 20 Novembre 1993

Trois millions trois cent mille chômeurs au bas mot : il y a bien de quoi, pour tout être humain, soucieux non seule¬ment de sa dignité, mais de celle des autres, crier : halte au chômage ! Ce n’est pas seulement l’énormité du chiffre qui inquiète, mais sa croissance constante et ce qui est présenté comme son caractère inéluctable. Puis il faut regarder du côté des chômeurs : cadres de 45 ans jugés trop vieux après vingt ans à peine de vie active ; jeunes de 16 à 25 ans qui « savent » que pendant 10 ans il leur faudra vivre chez Papa-Maman, sans espoir de réelle autonomie, en proie aussi à la détresse sexuelle ; femmes enfin à qui M. Chirac vient d’annoncer - ça s’appelle une idée neuve - qu’il était temps de déblayer le terrain en finançant la mère au foyer. Voilà bien des raisons.

Il en est d’autres. Il y a beau temps que la xénophobie qui n’est pas l’apanage du Front national - rien de plus facile que de la dissimuler sous des couleurs d’apparence moins inconvenante - progresse en France au rythme du chômage. Il en était déjà ainsi à la fin de siècle dernier, voire, mais à une moindre profondeur, pendant les années 30 : le tissu ouvrier était moins atteint qu’aujourd’hui. Chassons les immigrés, récurons le droit d’asile, et il y aura du travail pour tous ! Cette antienne, consolidée par un discours éventuel sur l’identité nationale - mais on peut à la rigueur s’en passer -nourrit les succès dans l’opinion de M. Pasqua. Elle l’autorise à jouer la carte du français moyen, pas monarchiste pour un sou - au reste M. de Villiers lui-même ne l’est plus -républicain donc et, pourquoi pas ? jacobin, soucieux au fond en bon père de famille de rendre la nation aux travailleurs français.

Or si la LDH ne se range pas parmi les organisations spécialisées dans F antiracisme, elle sait mieux que quiconque combien la xénophobie non seulement corrompt l’âme, mais porte atteinte à l’égalité des droits et menace le droit d’asile, deux principes qui datent de la Révolution française et dont il est bon de se souvenir, en tout cas lorsqu’ils sont menacés !
Fille de l’affaire Dreyfus enfin, la LDH ne marche pas sur la seule jambe du droit. Elle a besoin de son second pilon : la citoyenneté. Invoquer le droit est certes indispensable, voire utile dans un Etat qui n’a pas renoncé à se dire « Etat de droit ». Mais cette invocation n’est vraiment féconde que quand se mettent en marche les pratiques démocratiques de citoyenneté, liées au mouvement syndical et associatif - pétitions, réunions publiques, négociations, manifestations - et, pour finir, quand on affronte le suffrage universel.
Or il n’est de pire épreuve pour la citoyenneté que le chômage et la peur qu’il inspire. Comment s’insérer dans la cité quand on est SDF ? Comment s’intéresser à la vie publique quand on court à longueur d’année les petites annonces humiliantes et les stages parking ? Quand les hommes publics proposent les mêmes pseudo-solutions éculées ? Quand la fracture sociale ne sépare plus seulement les exploités et ceux qui les exploitent et bafouent leurs droits dans l’entreprise mais ceux qui ont du travail et ceux qui n’en ont pas ?

Le chômage en somme tue le citoyen. En prendre conscience nous conduit à décloisonner « le social » - protection sociale, droits dans l’entreprise, droit au logement - non seulement en direction de l’économie, mais du civisme. Sans activité salariée socialement, utile, sans emplois, la citoyenneté fléchit. Le règne de la fatalité s’instaure avec celui des experts.

La LDH n’en veut pas. Et c’est pour le dire qu’elle promeut aujourd’hui le concept de citoyenneté sociale.

Madeleine Rebérioux Présidente de la LDH.


Documents joints

La LDH dans l'action contre le chômage
La LDH dans l'action contre le chômage